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Vélo, Bateau, Dodo: Le Suroît au fil de l’eau, Vélo Mag, Avril 2009

1 avril 2009, Publié dans Revue de presse

Vélo, Bateau, Dodo
Le Suroît au fil de l’eau
Gilles Morneau, Vélo Mag, avril 2009

Chapeau : Voyager à vélo, mais faire dodo sur un bateau. Une formule inédite de ce côté de l’Atlantique, qui s’avère idéale pour découvrir la région du Suroît et apprivoiser le Saint-Laurent, ce grand fleuve pas toujours tranquille.

Ronald Houde et Anne Perreault sont des cyclotouristes assidus, habitués des circuits vélo-péniche européens. Un de ces soirs où on refait le monde autour d’une bouteille (ou deux), ils se sont dit que le fleuve Saint-Laurent offrirait le cadre idéal pour importer cette formule sur notre continent. En l’espace de quelques mois, la boutade s’est transformée en projet, et le projet en réalité. Ils ont tout quitté pour acheter leur auberge flottante et fonder leur entreprise, Latitude 45 Nord.

Il était un petit navire
Le Latitude Amsterdam nous attend, amarré au quai des navires de croisières du Vieux-Port de Montréal, ce qui a un cachet certain, surtout par un beau samedi soir d’août. Dès que nous mettons le pied à bord, l’équipage met tout en oeuvre pour qu’on se sente chez nous. Pendant qu’à la proue, nous faisons de la place pour Cerisette et Vanille rapide (nos tandems), les enfants partent explorer les lieux. Ils nous résument leurs découvertes : Au « rez de chaussée » : 8 cabines doubles. À l’étage : la salle à manger et son petit bar, les cuisines et le poste de pilotage. Au-dessus, une grande terrasse, avec des chaises longues et une flotte de bicyclettes hybrides Rocky Mountain toutes neuves.

Nous nous installons dans nos chambres. Léa et Isabelle en face, Zac et moi dans la 5. Surprise, nous avons l’air climatisé et une salle de bain privée avec douche. Selon les standards maritimes, ces chambres sont spacieuses, ce qui veut dire dans la vraie vie que c’est pas grand, mais on arrive à ranger tous nos bagages et avec les deux couchettes simples, on devrait pouvoir faire dodo sans se piler dessus.

La croisière s’amuse
Toute la semaine, nous allons donc dormir, déjeuner et souper sur le navire, qui nous suivra d’une étape à l’autre. C’est merveilleux… Aucun souci de bagages, ni de cuisine. Les vacances, quoi. Pas même à s’en faire pour l’itinéraire, car Ronald, notre guide, se charge de nous mener chaque jour à bon port, ceci dit sans mauvais jeu de mots. Nous avions le choix entre trois forfaits et avons opté pour le plus peinard, le Circuit des Éclusiers. Le Circuit du Roy et celui de Champlain font Montréal-Québec et vice versa, ce qui implique des distances plus grandes et moins de temps d’arrêt. Sans les enfants, nous aurions sûrement privilégié un de ceux-ci, et même forcé la main pour rajouter du kilométrage, ce à quoi notre guide est ouvert, mais dans les circonstances, le ratio pédalage/visite nous convient parfaitement. En moyenne, nous passerons 3 heures sur le vélo et quatre heures en pauses et visites diverses. Parfait pour les jeunes. Parfait pour ma blonde, qui se remet tout juste d’une luxation de la clavicule. Parfait aussi pour les cyclistes qui se disent contemplatifs, ou ceux qui sont moins en forme. Le Circuit des Éclusiers s’adresse même à une clientèle dont j’oubliais l’existence : Les touristes qui ne sont pas des passionnés de vélo, mais qui cherchent une façon active et différente de découvrir le Québec. Si les mollets ou les fesses brûlent trop après une couple de jours en selle, ceux-ci prendront congé et navigueront sur le bateau, ce qui est une expérience en soi. Martine, de Montréal, qui fait partie de notre groupe, est familière avec la formule hollandaise. Elle sait donc à quoi s’attendre, sauf pour le parcours, qu’elle n’a jamais emprunté, n’ayant pas de voiture pour s’avancer hors de la ville.

Écluses et traite des fourrures
Dimanche matin. Après un excellent petit déjeuner, chacun prépare son lunch qu’il emmènera dans sa sacoche Arkel, fournie par la maison. Pardon, par le bateau. Le Latitude Amsterdam quitte en même temps que nous et le capitaine nous salue avec le caractéristique POUUUUUT!!, au grand plaisir des enfants. Larguez les amarres, la barre à bâbord toute, hissez le grand foc et tout le monde la chaîne sur le gros braquet… nous voilà partis! Pilotés de main de maître par Ronald, nous zigzaguons sur la piste cyclable du Canal de Lachine, pas trop achalandé en ce dimanche matin.

À la pause numéro 2, un guide de Parcs Canada nous explique le fonctionnement des écluses, en place depuis 1883, et qui servent maintenant aux plaisanciers.

À la pause numéro 12, on visite le poste de traite de la Compagnie du Nord-ouest, à Lachine. Passionnant! D’ici partaient chaque été des jeunes hommes courageux en canot rabaska, traversant les grands lacs jusqu’au Manitoba et ramenant 2000 kg de ballots de fourrure à travers les rapides et les portages. Les enfants prennent part à la démonstration des guides, habillés de longues tuques et de ceintures fléchées. Zac en profite pour lever la patte en disant qu’il est le bonhomme Carnaval, faisant crouler de rire l’audience. That’s my boy!

À la pause numéro 20, nous savourons une crème glacée chez Wild Willy’s, l’arrêt incontournable à Pointe-Claire. Notre destination finale est Sainte-Anne-de-Bellevue, charmant bled à l’entrée d’une autre écluse, où les plaisanciers font escale. Les terrasses et la promenade permettent aux badauds d’admirer les bateaux dans le soleil couchant. Les truites bronzées légèrement vêtues frétillent sur les ponts des yatchs. Les capitaines se bombent le torse au volant de leurs engins à moteur, tous plus gros les uns que les autres, perpétuant le rituel estival de la grande confrérie des voisins gonflables flottants au service du réchauffement planétaire.

Écluses et voie maritime
Jour deux. Nous appareillons avant même de déjeuner, car une longue journée de navigation s’annonce. Nous rejoignons la voie maritime du Saint-Laurent, l’autoroute des bateaux. Dans la cabine du capitaine Michel, les enfants tripent fort. Ils repèrent les bouées avec les jumelles, vérifient le cap sur le sonar et la position sur le GPS. Plus vite, le Vega Desgagnés nous pousse dans le derrière!

Nous accostons au bout du Canal Soulanges, près d’un vieux phare désaffecté. L’endroit a beaucoup de charme. Sur une belle piste cyclable, nous suivons ce canal, très différent de celui de Lachine car désaffecté depuis longtemps. Les portes de bois, figées ou à moitié démolies, font place à des cascades. Nous traversons un parc bizarre, décoré de dizaines d’ancres ramassées dans les rapides du fleuve, abandonnées par les bateaux à vapeur voulant se ralentir en s’aventurant dans les eaux tumultueuses. Plus loin, nous photographions le Petit pouvoir des cèdres, une centrale hydro-électrique inspirée d’un château belge, qui fit du canal le premier au monde à être éclairé. Le clou de la journée nous attend au Lieu historique national de Coteau-du-lac, où les enfants apprennent tout du maniement du canon et du fusil.

Valleyfield est notre destination. Un orage de la mort éclate au moment précis où nous mettons le pied à bord. Ouf! sauvés! Nous mouillons dans la baie où ont lieu les fameuses régates. Juste à côté, un immense jet d’eau illuminé jaillit vers le ciel. On se croirait devant la fontaine du lac Clément, à Genève.

Rabaska et maison longue
Jour trois, le bateau reste à l’ancre. Nous faisons une boucle au sud du sud, dans le fin fond du Suroît profond. En canot rabaska dans un marais d’un petit parc régional connu uniquement de Ronald, nos pagaies trempent dans la soupe de lentilles d’eau. Nous surprenons les oiseaux qui se cachent dans les roseaux. C’est magique.

De retour en selle, nous errons dans des rangs savamment choisis par Ronald. Dundee, Sainte-Barbe… les routes sont belles et désertes, nos tandems roulent côte-à-côte, deviennent un quatuor. Au site archéologique de Drouler/Tsiionhiakwatha (ou de quoi du genre), nous visitons le village iroquoien reconstitué. Les enfants s’habillent de peaux d’ours et font du feu en frottant des petits bouts de bois. C’est génial.

Après un autre excellent souper sur le bateau, nous assistons dans le parc voisin aux populaires mardis en musique, la Star académie locale. Des jeunes filles qui chantent sur des bandes pré-enregistrées, le tout animé par nul autre que le père Noël. C’est…spécial.

Miel et Roches précieuses
« Qu’est-ce qu’on va apprendre, aujourd’hui, papa? » demande Léa, alors que nous quittons Valleyfield en traversant un magnifique parc. « En ce jour quatre, il y a plein de choses au programme, ma fille. Nous observerons les canards au parc régional, nous apprendrons tout sur le miel auprès d’une apicultrice russe, avec sa ruche vitrée. Près de Beauharnois, nous visiterons un autre site archéologique, occupé par les amérindiens, puis par les premiers colons de la région. »

Le problème avec le thème de l’archéologie, c’est qu’il a vraiment frappé l’imagination des enfants, qui voient des fossiles partout et me chargent les poches chaque jour de kilos supplémentaires de roches, la collection du futur « Musée minéralogique Morneau ». Le prix d’entrée et la programmation de l’« activité Inukshuk » font d’ailleurs l’objet d’interminables discussions.

La majeure partie de la journée se déroule sur la piste cyclable du canal Beauharnois, où nous côtoyons les gros bateaux, y compris le nôtre, qui vogue à notre vitesse. Sur le pont supérieur, Martine nous fait des bye bye. Elle a choisi de ne pas rouler aujourd’hui, elle préfère se la couler douce en profitant du soleil et de l’air marin. Les moments forts de la randonnée sont les ponts où la chaussée devient suspendue, et le tunnel où nous roulons dessous la voie maritime. Que d’émotions! Refaisons nos forces en dégustant le miel acheté tout à l’heure, en compagnie des pêcheurs sur le quai de Beauharnois.

En soirée, une promenade nous fait voir le « côté caché » du village. Coincés entre l’église et le moulin désaffecté, de belles cascades et un pont piétonnier sont animés par des centaines de canards. Des panneaux d’interprétation en ville nous apprennent qu’un pan de notre histoire s’est déroulé dans ce village; c’est ici que la rébellion des patriotes a pris fin.

Boulevards cyclables
En ce jeudi lumineux, nous déjeunons encore en filant dans la voie maritime, pour commencer notre journée à vélo à partir de Lachine. Avis aux cyclistes autonomes : ce tronçon aurait aussi pu s’effectuer sur chaussée désignée, de Beauharnois à l’île Saint-Bernard, puis en empruntant une navette fluviale qui mène à Lachine.

Une promenade dans le parc régional des rapides, à Lasalle, permet de constater l’envergure des rapides. Nous dînons au parc Wilcox, généreusement garni de modules de jeux tous neufs, où les jeunes se font des amis. Vient ensuite la traversée de l’Île des soeurs, et celle du fleuve, sur un pont très large, réservé aux piétons et vélos. Et ça continue de l’autre côté! Les vélos ont l’exclusivité d’une route à deux voies, sur la jetée qui longe la voie maritime. C’est le paradis des triathlètes et contre-la-montristes. Vanille rapide et Cerisette se font la course! Poussés par un petit vent, nous fracassons des records de vitesse. Seul bémol, nous traversons des nuées de petites mouches. C’est pas du poil que vous voyez sur mes jambes, c’est des mouches!

La course reprend, cette fois-ci avec notre guide, sur le Circuit Gilles Villeneuve. De retour au bateau dans le Vieux-port, les questions sur le Grand prix et l’Expo 67 fusent. Comme toujours, Ronald a toutes les réponses.

Oasis en ville
Cette semaine se termine en beauté, avec la visite du Parc national provincial des Îles de Boucherville, un îlot de verdure au milieu du fleuve, à quelques kilomètres du centre-ville. La piste cyclable qui y mène n’est pas à la hauteur de ce que nous avons connu jusqu’ici, mais une fois sur place, le dépaysement est instantané. Nous voilà à la campagne, longeant champs cultivés et forêts. Nous passons d’une île à l’autre en traversant d’étroits canaux, sur une navette ou sur des ponts. La piste en poussière de pierre est bien entretenue et ne pose aucun problème pour nos pneus étroits. La visite du centre d’interprétation nous apprend tout sur l’histoire des lieux.

Nous retournons au Vieux Port à bord de la navette fluviale, bondée de cyclistes. Voilà la façon la moins harassante de faire le lien entre Montréal et la rive sud, avec en prime un coup d’oeil inédit sur la ville. Pas surprenant qu’elle fasse partie intégrante de la route Verte.

Bilan positif
Réunis pour un dernier repas communautaire, nous commentons la semaine. Latitude 45 Nord en est à sa première année, mais le produit est déjà bien rodé. Les clients n’ont pas grand chose à suggérer pour l’améliorer. Notre famille est enchantée par l’expérience. Martine nous assure que ce qu’elle a vécu dépasse les standards européens pour l’intérêt des parcours et des visites, la qualité du guide et des repas. Il faut en effet souligner le travail de Catherine, la chef-cuisinière, qui a su nous préparer des soupers à quatre services, pas prétentieux mais bien équilibrés, permettant de goûter aux saveurs locales. Emmanuel, le matelot, et Michel, le capitaine, sont des gentlemen qui font aussi un travail impeccable.

Anne et Ronald évoquent les nouveautés prévues pour la saison 2009 : L’ajout d’un voyage à Ottawa pour le festival des tulipes et une virée vers Kingston, pour découvrir les beautés des Mille-Îles. Ils se disent ouverts aussi aux clubs, qui voudraient noliser le bateau et profiter d’un itinéraire sur mesure. On sent nos hôtes passionnés et totalement investis dans ce projet, qui leur réserve parfois des surprises, car c’est du jamais vu au Québec. On souhaite donc beaucoup de succès et une longue vie à l’équipage du Latitude Amsterdam !

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